Tendances et caractéristiques d’utilisation des opioïdes pendant la grossesse en France entre 2010 et 2023
Contexte
Alors que la consommation d’opioïdes pendant la grossesse suscite des inquiétudes à l’échelle mondiale, les données issues d’études en population en Europe restent limitées. En France, peu d’informations existent sur la consommation d’opioïdes pendant la grossesse.
Méthodes
Nous avons mené une étude nationale sur l’utilisation des opioïdes à partir du registre français EPI-MERES, issu du Système national de données de santé (SNDS), portant sur les grossesses d’au moins 22 semaines d’aménorrhée entre 2010 et 2023. L’exposition aux opioïdes faibles et forts a été évaluée avant, pendant et après la grossesse, ainsi qu’en fonction des années civiles. Les caractéristiques de l’exposition comprenaient le nombre de délivrances, le type de prescripteur et les équivalents en morphine par voie orale. Les caractéristiques sociodémographiques et cliniques maternelles associées à l’exposition aux opioïdes ont été analysées à l’aide de modèles de régression logistique multivariables.
Résultats
Sur 9,9 millions de grossesses, 548 881 (5,5 %) ont été exposées à des opioïdes faibles et 12 501 (0,13 %) à des opioïdes forts. L’exposition aux opioïdes faibles a fortement augmenté jusqu’en 2016 (+120 %) avant de se stabiliser ; des tendances divergentes ont ensuite été observées : l’exposition à la codéine a diminué pour atteindre 3,6 % en 2023, tandis que l’exposition au tramadol a continué d’augmenter (+170 % pendant la période d’étude) pour atteindre 2,5 %.
L’exposition aux opioïdes a considérablement diminué après la conception et est restée faible tout au long de la grossesse. Les ordonnances d’opioïdes faibles n’ont pas été renouvelées d’un trimestre à l’autre dans 85 % à 95 % des grossesses exposées. L’exposition aux opioïdes était positivement associée à la précarité socio–économique de la mère, aux maladies chroniques et aux troubles psychiatriques, des associations plus fortes étant observées pour les opioïdes puissants.
Conclusion
En France, la consommation d’opioïdes pendant la grossesse n’est pas rare et repose presque exclusivement sur une consommation à court terme d’opioïdes faibles. Elle est étroitement liée à la vulnérabilité des femmes enceintes et à leur situation de faibles revenus. Bien que l’exposition globale aux opioïdes se soit stabilisée depuis 2016, l’augmentation continue de la consommation de tramadol justifie une surveillance accrue.
Importance
Les données issues d’études de population sur la consommation d’opioïdes pendant la grossesse sont rares en Europe et faisaient défaut en France. Cette étude nationale fournit la première analyse exhaustive de la consommation d’opioïdes sur ordonnance pendant la grossesse en France sur une période de 14 ans, identifiant les schémas de prescription et les populations les plus susceptibles d’y être exposées. Après une forte augmentation au début de la période étudiée, l’exposition globale aux opioïdes est restée stable. Ces dernières années, une femme enceinte sur seize est exposée à un opioïde, presque exclusivement un opioïde faible, et nous avons observé une hausse soutenue de l’exposition au tramadol tout au long de la période étudiée. Ces résultats constituent une référence pour la surveillance future de ces consommations.
Chouchana, L. et al. (2026), European Journal of Pain